
Marie-France Hirigoyen, médecin psychiatre nous livre sa réflexion sur la solitude dans l'entreprise. Cette forme insidieuse de malaise au travail touche tous les échelons de la hiérarchie.
Victime des autres mais aussi victime de soi-même ? Avec son dernier livre Les Nouvelles Solitudes, Marie-France Hirigoyen porte le regard acéré d'une psychanalyste sur les comportements individuels dans l'entreprise. Elle nous explique comment la course à la réussite crée des individus solitaires et narcissiques au bord du burn-out. C'est le succès en librairie de son essai Le Harcèlement moral qui a rendu célèbre cette femme douce à la silhouette frêle, il y a dix ans. Son livre a eu l'immense mérite de conceptualiser un problème jusqu'alors peu analysé : la souffrance au travail des victimes de pervers. Traduit en vingt-sept langues, il a été diffusé à près de 700 000 exemplaires.
Depuis, le législateur a inscrit le harcèlement moral dans notre Code du travail. La célèbre psy écrivain a récidivé en publiant Malaise dans le travail, harcèlement moral: démêler le faux du vrai afin de ne pas cautionner les éventuels dérapages. Aujourd'hui, nous la rencontrons dans son appartement du Ve arrondissement, à Paris. Elle nous livre son analyse du monde du travail et de son bourreau invisible : la solitude. Dans Les Nouvelles Solitudes, vous soulignez que la recherche de la performance conduit à l'individualisme. Comment l'expliquer ?
Notre société survalorise la réussite sociale. Il faut être le meilleur, quels que soient les moyens pour y parvenir. Dans cet univers de compétition, les salariés se sentent en insécurité. Le « chacun pour soi » règne et cela crée une attitude individualiste. Les managers foncent dans l'action et soignent à fond leur image. Ils sont à l'aise dans une société qui les invite au culte de l'ego. L'exigence de performance les rend narcissiques.
M.-F. H. : Il y a une augmentation des pathologies narcissiques, car on trouve de plus en plus de personnalités hyper adaptées aux exigences du monde moderne. Conditionné par le mythe de l'homo œconomicus, engagé dans la lutte pour la vie, l'individu moyen a changé. Bien souvent, il manque d'intériorité et reste dans des relations superficielles et ludiques, tant sur le plan professionnel que privé.
M.-F. H. : Les psychiatres sont aujourd'hui confrontés à plus de patients ayant des addictions, notamment l'addiction au travail. Le travail, c'est une façon de se remplir et de ne pas voir son malaise intérieur. On part le lundi matin par le premier avion et on rentre le vendredi soir, épuisé, à la maison. Les femmes sont moins sujettes au workaholisme compte tenu de leurs charges de famille qui les ramènent à des réalités concrètes. Elles sont obligées d'équilibrer leur vie. Parfois, certaines découvrent une nouvelle rivale, non pas une autre femme, mais le boulot de leur conjoint qui déborde sur la vie de toute la famille.
M.-F. H. : Oui, les chiffres le démontrent : une femme cadre sur cinq vit seule. Cela s'explique notamment sur le plan économique. Les femmes veulent réussir leur vie professionnelle pour s'assurer une sécurité financière. Elles savent que le mariage ne dure pas forcément. Celles qui ont un métier intéressant s'investissent pleinement. Elles souhaitent trouver un homme qui les surprenne et les exalte. De leur côté, les hommes sont inquiets devant ces femmes qui sont autonomes et ont, parfois, plus de pouvoir qu'eux. La rencontre n'est pas évidente ! A 40 ans, certaines paniquent, car elles n'ont pas vu le temps passer et n'ont pas d'enfants. Si elles n'ont pas d'autre possibilité, elles recourent volontiers à la fécondation in vitro. D'autres adoptent, seules, un enfant.
M.-F. H. : Depuis les 35 heures, les temps morts, les pauses et les échanges autour de la machine à café ont disparu. Tout est concentré, tout vide est rempli. Même si le travail en open-space donne l'impression que l'on travaille ensemble, on peut s'y sentir seul. On demande de la performance, de l'efficacité permanente, c'est la chasse au gaspi. Fumer sa cigarette à l'extérieur est mal vu.
M.-F. H. : La société impose aux salariés de se montrer toujours de bonne humeur, en forme moralement et physiquement. C'est impossible en quarante ans de vie professionnelle ! L'une de mes patientes me racontait qu'elle s'était absentée pour cause de décès dans sa famille. A son retour, on lui a dit : « Tu as du boulot en retard. » Personne ne s'est intéressé à elle, ne lui a demandé de ses nouvelles. Elle était totalement démotivée.
