

Marcel Rufo (pédopsychiatre, patron de la Maison des adolescents), le plus médiatisé des pédopsychiatres livre aux dirigeants surbookés ses conseils en matière d'éducation. Et leur rappelle que le temps qu'on ne passe pas auprès de ses enfants ne se rattrape pas.
Carrure de rugbyman et fana de voile, Marcel Rufo séduit les parents autant que les médias. Neuropsychiatre et médecin, cet agrégé de pédopsychiatrie a accueilli dans ses consultations depuis trois décennies des centaines d'enfants en difficulté. Et aidé leurs parents à mieux comprendre leurs besoins. Rompu au traitement des phobies scolaires, boulimies, anorexies, accidents à répétition, Marcel Rufo a pris la tête de la Maison de Solenn-Maison des adolescents à l'hôpital Cochin. Il vient de publier Détache-moi (chez Anne Carrière), où il explique comment concilier autonomisation des enfants et sécurité affective. Une problématique qui concerne tout particulièrement les parents très investis dans leur vie professionnelle. Comme les lecteurs de L'Entreprise, qui devraient faire grand profit des propos du pédopsychiatre que nous avons recueillis pour eux.
Les parents qui travaillent trop causent-ils par leur absence des dégâts chez leurs enfants ?
Marcel Rufo : Oui et non. Non, parce que le fait pour un enfant de vivre de bonnes relations avec ses parents ne dépend pas uniquement de la fréquence ou de la durée des moments passés avec eux. Il peut s'agir de moments forts, exceptionnels : une promenade en forêt au cours de laquelle on a vu un cerf, une soirée d'été passée sous les étoiles... Mais oui, parce que l'enfant se sent minimisé par rapport à l'intérêt que son père ou sa mère porte à son travail. Pour l'enfant, il se crée une sorte de rivalité fraternelle avec cette fameuse activité. Quand le parent dit : « Si je travaille autant, c'est pour te mettre en sécurité », cela ne rassure pas l'enfant. Cela ne comble pas son besoin de sécurité affective.
Un père ou une mère qui travaille beaucoup peut-il (elle) compenser cette absence de la maison ? Et si oui, comment ?
M.R. : Le parent peut accorder à son enfant une dose d'attention minimale, mais qui comptera beaucoup. Prenons l'exemple d'un père qui voyage en Europe ou dans le monde pour son travail : il peut envoyer systématiquement une carte postale à chacun de ses enfants. Par ce petit geste, il leur dit : « Je dois faire mon travail, mais je ne t'oublie pas, je m'intéresse à toi. » Tous les actes qui vont dans ce sens sont utiles. Le parent peut aussi envoyer des textos, des mails, rapporter des petits cadeaux-souvenirs. Un enfant tire un fort sentiment de sécurité s'il sait que son parent pense à lui, même s'il est absent physiquement.
Existe-t-il d'autres façons pour un manager très occupé de manifester cet intérêt pour son enfant ?
M.R. : Les dirigeants et managers sont des personnes ordonnées, avec un emploi du temps structuré. Et s'ils bousculaient un peu leur ordre professionnel, pour laisser place à un certain désordre affectif ? Prenons l'exemple d'un manager qui organise une réunion importante. Il pourrait très bien, au milieu de la séance, s'interrompre pendant quelques minutes pour passer un coup de fil chez lui. Et inviter les participants à faire de même. Cela a un impact fort. Un parent qui appelle son enfant et lui dit : « J'ai quitté ma réunion pour te faire un petit coucou, comment vas-tu ? » lui envoie un signal d'intérêt et d'amour très clair. Il faudrait instaurer les « trois minutes affectives » en entreprise !
Vos propos vont sembler un peu surréalistes à certains managers...
M.R. : Je crois qu'il faut se dire qu'avoir un enfant, c'est tout aussi important que réussir sa carrière ou son entreprise. Et cela doit commencer tout au début de la grossesse. Si vraiment une fois par jour le chef d'entreprise ou le manager pense fort à son enfant, ça marche. Chaque dirigeant devrait s'interroger : « M'est-il arrivé de ne penser qu'à mon business au cours de la journée ? » Si la réponse est oui à cette question, il lui faut se poser des questions sur l'état de santé mentale que cela traduit.
Lorsque les parents travaillent beaucoup sans manifester le genre d'attentions que vous venez d'évoquer, quelles sont les conséquences ?
M.R. : Désastreuses ! A la question « Quels bons souvenirs as--tu de bons moments avec ton père ? », certains enfants me répondent : « Aucun. Il travaillait. » C'est rude, ce contact froid d'une vie passée à côté de quelqu'un qui réussit. Le temps perdu ne se rattrape pas : le stade des histoires le soir, des premiers sentiments amoureux, des premières révoltes contre l'autorité parentale... toutes ces étapes ne passent qu'une seule fois. Mais j'irai plus loin : je crois qu'un dirigeant qui s'investit sur le plan affectif réussira mieux dans son entreprise. Alors qu'un individu dont les seules préoccupations tournent autour du commerce et de l'argent finit toujours par être rongé par une forme de culpabilité. Et la culpabilité nuit au bien-être intérieur.
Une « nounou » présente et aimante peut-elle compenser les dégâts liés à l'absence des parents ?
M.R. : Sûrement. Mais à condition que la nounou soit la même sur une longue durée. Si c'est le cas, la garde par une nounou est un bon système. La personne va devenir une sorte de « tata », et représenter beaucoup pour l'enfant.

